par Daphné Bathalon

La technologie est à présent intrinsèquement liée à nos vies, à tel point qu’on n’en remet même plus l’existence en cause. On se questionne néanmoins sur la place qu’elle occupe dans nos relations et de la façon dont elle façonne ou influence notre perception du monde et de nous-mêmes.

Les 1er et 2 juin, le OFFTA présentait le programme double Terms of service + SIRI. En première partie de ce programme double, Terms of service, de John Boyle-Singfield, offrait une singulière mise en chant des conditions d’utilisation de Google. Oui, celles que personne ne lit avant de signer, car elles sont rédigées dans un langage abscons. Mais ce charabia juridique devient étrangement mélodieux dans la bouche des quatre choristes de l’Ensemble Gaïa. La répétition continuelle des mêmes termes (comme services), si aliénante soit-elle, nous berce aussi sûrement qu’une mélodie. Toutefois, le concept montre rapidement ses limites, n’offrant guère qu’une transposition des notices d’utilisation sans mener à une réelle réflexion. La recherche formelle se révèle tout de même intéressante.

En deuxième partie, la compagnie La messe basse proposait SIRI. En introduction de cette conférence sur l’assistante personnelle d’Apple, la comédienne Laurence Dauphinais s’étonnait elle-même d’être en quelque sorte devenue une spécialiste des sujets technologiques, après avoir participé à différents projets sur ce thème (Cinq visages pour Camille Brunelle, Le ishow).

SIRI met en vedette l’entité du même nom créée par Apple pour ses plus récents modèles de téléphone intelligent. La voix féminine de SIRI vous répond, toujours affable et efficace, lorsque vous lui posez une question, avez besoin d’un renseignement, voulez entendre une blague, une histoire ou tout simplement savoir où est le restaurant italien le plus proche.

Le programme SIRI s’immisce partout, a accès à toutes vos applications, connaît votre chanson préférée, sait qu’il vaut mieux ne pas répondre à la question « Est-ce que je suis belle? », lit vos courriels, peut envoyer un texto à votre mère pour lui dire que vous l’aimez… Cette fois, elle partage la scène avec sa propriétaire, Laurence, en mal d’amour et rongée par le remord, mais soulagée d’avoir enfin une « partenaire de scène à l’humeur stable ». Le programme coiffe d’ailleurs du même titre d’interprète la comédienne et SIRI, dans sa version iOS 8.1.3…

Au fil du spectacle, tandis que la comédienne mentionne quelques faits et prouesses techniques de SIRI, des brèches s’ouvrent peu à peu dans son humeur, jusqu’à ce qu’elle soit contrainte de s’arrêter pour retrouver contenance, puis reprenne sa conférence du début, dans le silence imperturbable de SIRI.

La technologie qu’on humanise et les raisons qui nous poussent à chercher un miroir dans la machine ont déjà été le point central de plusieurs spectacles, mais les auteurs Dany Boudreault, Maxime Carbonneau – qui signe aussi la mise en scène – et Laurence Dauphinais abordent ce sujet d’une manière très personnelle en s’interrogeant avec pertinence sur le rapport intime qu’on développe avec la technologie. SIRI nous confronte directement à la machine, à ses limites, à ses réponses humanisées, mais en même temps totalement dépourvues d’émotions et d’humanité.

Au fond, en SIRI et en ses semblables, actuels ou à venir, on cherche avant tout un double, un ami dans lequel on puisse reconnaître sa propre image et qui puisse nous offrir réconfort et écoute sans nous juger. Mais SIRI, même pourvue d’un atroce sens de l’humour et d’un déplorable sens de l’à-propos, n’a aucun besoin ou désir qui lui soit propre, sinon celui, programmé, de répondre à nos besoins. SIRI n’a qu’un seul sujet de prédilection : nous.

Cette courte production, sans doute encore un peu limitée par les propres limites de SIRI, a le mérite de poser les jalons d’une réflexion sur la place très personnelle que nous accordons à une voix synthétique et préprogrammée (mais ne le sommes-nous pas nous-mêmes par notre entourage et la société?), à une technologie que certains grands noms de la science craignent de voir un jour nous dépasser.

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