Grosse-Île, 1847 (dans les mots de ceux qui l’ont vécu) : Apprendre de l’histoire ?

Grosse-Île, 1847 (dans les mots de ceux qui l’ont vécu) : Apprendre de l’histoire ?

Plusieurs connaissent Grosse-Île, jadis appelée Grace Island. Elle est située à l’est de l’Île d’Orléans, dans l’archipel de l’Isle-aux-Grues et a servi au 19e siècle de station de quarantaine pour les multiples bateaux d’immigrants qui affluaient vers le Canada. Mais est-on nombreux à connaître la véritable histoire de ce lieu et les drames qui s’y sont déroulés, alors que la maladie emportait les nouveaux arrivants ? La production du Théâtre de la Bordée met en lumière les événements dévastateurs de 1847 au moment où la petite île de 7,7 km2 s’est retrouvée aux prises avec un étrange microbe qui a tué quelques milliers d’êtres humains venus d’Irlande pour chercher un monde meilleur.

Grosse-Île, 1847 est une pièce de théâtre documentaire bouleversante. La paternité de cette œuvre revient à Émile Proulx-Cloutier. Il a su, par un savant dosage, extraire des archives de cette époque (journaux, carnets, correspondance, etc.), choisir et combiner des textes qui, non seulement, témoignent des faits, mais se suivent et se répondent de telle sorte qu’ils constituent un récit à la fois déchirant et passionnant. C’est également lui qui a mis en scène la production, amenant les spectateurs à progresser graduellement dans l’histoire par le biais d’habiles procédés scénographiques.

Du plateau noir et presque vide du début — au centre de celui-ci est amoncelé un tas de feuilles de papier —, surgissent du plancher et des cintres des éléments de décor (Amélie Trépanier) qui, manipulés par les interprètes, enrichissent le récit pour le rendre encore plus frappant. Toutes les composantes de l’environnement sonore, dont la musique (Sarah Villeneuve-Desjardins et Josué Beaucage), le bruitage produit par les gestes répétés des personnages, amplifié par des microphones, et mélopées lancinantes de voix humaines forment un ensemble extrêmement efficace. Les éclairages (Laurent Routhier) et les projections (Lionel Arnould) contribuent à créer un monde ténébreux et solennel qui accentue la dure réalité des textes.

À l’exception d’Hugues Frenette, les comédiennes (Érika Gagnon, Marie-Hélène Gendreau, Véronika Makdissi-Warren, Sarah Villeneuve-Desjardins) et comédiens (Vincent Champoux, Nicolas Drolet, Élie St-Cyr) sont toutes et tous des porteuses et porteurs d’archives. Leur interprétation est impeccable en ce sens que les textes apparemment disparates qu’ils livrent s’enchaînent de manière incroyablement fluide. Leur présence sur scène est souvent orchestrée de façon à créer des effets de groupe qui ajoutent à l’ambiance très particulière de l’œuvre. Quant à Hugues Frenette, il endosse avec une profonde sincérité le rôle du docteur Georges Douglas, superintendant de la station de quarantaine. Confiant au début de la pièce, on sent au fil de ses interventions l’immense poids qui alourdit ses pas ainsi que son désarroi face à l’ampleur de l’épidémie.

Au-delà des aventures liées à la tragédie qui a déferlé sur Grosse-Île en 1847, la production de la Bordée met en lumière les causes de ce qu’on pourrait appeler une hécatombe. Forcés de fuir leur pays frappé de lois tyranniques dictées par le racisme, les Irlandaises et Irlandais, déjà affaiblis par une famine artificiellement créée, ont pris la mer sur des navires qui n’étaient pas équipés pour transporter des individus. Entassés dans des cales fétides, sans mesures d’hygiène, plusieurs d’entre eux sont tombés malades. Et un grand nombre a tout simplement succombé en route. Arrivés en terre du Québec, ils ont apporté une mystérieuse affection qui s’est révélée plus tard être le typhus. En adaptant légèrement les textes de l’époque, notamment pour les actualiser, Proulx-Cloutier a réussi à bâtir un pont avec la réalité d’aujourd’hui, alors que des milliers de migrants risquent régulièrement leur vie sur des bateaux de fortune, dans des conditions extrêmement précaires, et que les épidémies deviennent de plus en plus préoccupantes. C’est à se demander ce que l’humain retient de l’Histoire.

Grosse-Île, 1847 au Théâtre La Bordée, du 25 octobre au 19 novembre 2022

Crédit photo (recadrée) Nicola-Frank Vachon

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